Synthèse de la conférence donnée Dimanche 13 juin 2010 au C.U.M à Nice
à l’occasion du 150ème anniversaire de l’Alliance Israélite Universelle
Les Juifs du Maghreb, médiateurs de cultures multiples
André Nouschi - Lucette Heller-Goldenberg
Le
Maghreb, de par sa situation
géopolitique a depuis toujours attiré la
convoitise des puissances
étrangères : Romains, Turcs, Anglais,
Français, Allemands, Espagnols,
Danois… se sont disputés cette zone
d’influence. Peut-on parler pour autant de
pays cosmopolites ? Certes, des Italiens, des Maltais, des
Espagnols …
cohabitaient sur ces terres d’Afrique du Nord, mais il
n’y avait pas vraiment
de croisements parmi ces populations étrangères.
Des juifs habitaient au Maghreb
avant l’arrivée de l’islam. La
conquête arabe de 669 aura des répercussions
importantes sur leur vie. A partir de 701, ils sont
« dhimmis »,
certes protégés, mais discriminés. On
pourrait s’étonner de voir que cette
petite minorité puisse être médiatrice
de cultures, alors que dès 1276, les
juifs sont ghettoïsés et ont l’obligation
de vivre dans des quartiers séparés
du reste de la population : mellah au Maroc et en
Algérie, hara en
Tunisie.
En
fait, de culture juive et
maghrébine, les juifs sont métissés et
écrivent souvent en caractères
hébraïques le judéo-arabe
qu’ils parlent, ce qui facilite les échanges. Eux
qui
ont l’interdiction de posséder des terres
s’orientent vers le commerce qu’ils
ont déjà pratiqué avec les
Phéniciens. Petits artisans, petits commerçants,
ils
sont majoritairement pauvres, mais les plus talentueux
développent des réseaux
commerciaux en liaison avec l’Europe.
Après l’expulsion d’Espagne en
1492, ceux qui ont choisi le Maghreb comme terre d’accueil
ont déjà
l’expérience de vivre
mélangés à d’autres
communautés religieuses et
culturelles. La population judéo-maghrébine
s’agrandit et ses composantes
culturelles s’élargissent, non sans dissensions
internes entre les nouveaux
arrivés occidentalisés et les autochtones
à la mentalité orientale. Cela
explique toutefois qu’en 1764, lors de la création
du port de Mogador au Maroc,
le Sultan Mohamed Ben Abdallah fasse appel aux dix familles juives les
plus
riches du pays qu’il ennoblit. Ces
« négociants du Roi »
ont la
charge de développer le commerce avec les puissances
étrangères. Ces juifs
acquièrent souvent la protection des pays occidentaux avec
qui ils commercent
et deviennent des gentlemen « très
british ».
Les talents des juifs à la
culture métissée seront également
utilisés par les consuls étrangers
installés
à Tanger. Tous les drogmans qu’ils emploient sont
juifs : ce sont des
intermédiaires idéals puisqu’ils
manient plusieurs langues, ce qui favorise les
échanges de toutes sortes. On peut citer ici
l’importance d’Abraham Benchimol
qui eut la charge d’accompagner l’ambassade
française confiée au Comte de
Mornay en 1832 ; il introduisit Eugène Delacroix
dans sa famille,
rencontres d’où naquirent les tableaux
d’inspiration marocaine du peintre
« orientaliste ». Soulignons
aussi que ce sont des juifs qui, pour
faciliter leurs échanges commerciaux, eurent
l’idée de créer la poste locale au
Maroc.
A partir du XIXe siècle, avec la colonisation française et la création des écoles de l’Alliance Israélite Universelle, les juifs du Maghreb deviennent francophones, francophiles, de culture française, et même en Algérie, grâce au décret Crémieux de 1870, de nationalité française. Les Français vont utiliser leurs talents de médiateurs pour mieux comprendre les pays qu’ils veulent coloniser. Les juifs, libérés par les Français de leur statut de « dhimmis », comprennent vite que leur émancipation et la défense de leurs droits fondamentaux passent par la culture française qui leur est offerte par les écoles de l’AIU. Aux Indépendances, ils quittent presque tous le Maghreb où les tensions entre juifs et musulmans se sont envenimées à la suite de la création d’Israël et des guerres israélo-arabes.
Il ne reste quasiment plus de juifs au Maghreb, ni dans les pays musulmans. Eux qui étaient à la périphérie de la société maghrébine apportaient un regard intérieur-extérieur salutaire. En effet, malgré leurs différences, ils partageaient nombre de valeurs communes. Désormais, les sociétés maghrébines sont devenues très homogènes. Sans multiculturalité, sauront-elles rester ouvertes aux métissages salutaires qui sont l’essence même de la modernité culturelle actuelle ?
L. H. G.
André
Nouschi
est Professeur honoraire à l’Université
de Nice. Il a dirigé le Centre de la
Méditerranée Moderne et Contemporaine de
l’Université de Nice. Il a publié de
très nombreux ouvrages sur la France contemporaine,
l’Algérie et le Maghreb, la
colonisation, ainsi que sur le monde arabe, le
pétrole…
Lucette
Heller-Goldenberg est Professeure
émérite de l’Université de
Cologne. Elle s’est spécialisée dans la
littérature française contemporaine, y
compris la littérature maghrébine. Elle a
publié Le Cahier
d’Etudes Maghrébines.
Ce débat se situe dans le
cadre
des festivités organisées autour du 150e
anniversaire de la création
de l’Alliance Israélite Universelle
à
Paris en 1860.